Hitchcock et Fenêtre sur cour

Un jour le réalisateur Alfred Hitchcock a déclaré à propos de son film Fenêtre sur Cour (Rear Window) , sorti en 1954 avec James Stewart et Grace Kelly dans les rôles de Jeff et Lisa, qu’il était « structurellement satisfaisant parce qu’il représente la quintessence du traitement subjectif. Un homme regarde, voit et réagit. Ce film est entièrement un processus mental illustré de manière visuelle. » Alfred Hitchcock

Dans cette citation, Hitchcock met en évidence la structure séquentielle subjective du film dont l’ordre des plans fonctionne sur une dynamique en trois actes : le regard, puis ce qui est vu, l’objet du regard, et enfin la réaction du personnage suite à ce qu’il a vu. Hitchcock divise ici ce qui est d’habitude confondu. En effet regarder et voir sont assimilés l’un à l’autre dans la vie courante, alors que leur sens est totalement différent. Regarder s’associe à une action volontaire, ayant un but précis, tandis que voir est un acte passif, préexistant.

C’est le cas de la scène où Jeff et Lisa observent Mr. Thorwald qui est entrain de vider le sac plein de bijoux de sa femme. Jeff regarde dans le téléobjectif (on peut dire que le personnage fait l’action de regarder dans l’appareil), il voit ensuite la scène se dérouler sous ses yeux (l’image qui se matérialise sur sa rétine est visible au spectateur. Il voit ce que le personnage voit), puis réagit à ce qu’il vient de constater dans son appareil photo en élaborant des conjectures avec Lisa, maintenant convaincue (il entame donc une série d’actions à la suite de ce qu’il a vu. Sa réaction est liée à un sentiment, une opinion ou un jugement à l’égard de Mr. Thorwald), mettant en valeur son « instinct féminin ».

De plus, on peut en effet parler de traitement subjectif, car il s’agit de son point de vue à lui –Jeff- qui est traité durant tout le film. Si on reprend l’exemple de la scène où Thorwald vide le sac à bijoux, Jeff prend son téléobjectif pour mieux en saisir les détails ; on est alors dans la peau du personnage, regardant par ses yeux. Ainsi, on voit tout ce qu’il voit, le spectateur s’aligne sur le même point de vue que le protagoniste. Dès le début, la présentation des décors fait penser au regard d’un voyeur, comme si nous étions dans la même situation que Jeff.

Hitchcock parle ici de processus mental ; c’est tout simplement ce qu’on pourrait appeler le flux de la pensée ou la réflexion. C’est en effet dans la réflexion du personnage qu’est plongé le spectateur, celui-ci se mettant à imaginer les mêmes choses que lui. La scène de l’emballage de la scie et du couteau illustre bien les conjectures de Jeff. Le public est influencé par sa culture cinématographique et littéraire, ainsi que par sa volonté de divertissement ; il ne pense pas une seconde que le protagoniste puisse divaguer.

Le réalisateur utilise l’image pour manipuler le spectateur. Celui-ci n’a qu’un point de vue pour se positionner et ne peut avoir de regard critique sur la situation. L’image accompagne le dialogue permettant de le comprendre et de créer des connexions dans l’esprit du spectateur : il fait des liens, imagine différentes possibilités. Elle met aussi en évidence l’implicite du texte et permet d’apporter au public des informations que le dialogue ne donne pas ; je pourrais citer la tentative de suicide de Miss Lonely Hearts qui n’est pas explicitement dite, mais montrée, jusqu’à ce que la musique la coupe dans son élan.

Fenêtre sur Cour a été pensée par le réalisateur –du moins c’est ce que nous apprend cette citation- comme l’expression visuelle de la réflexion individuelle.

ML

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