Oh Lucy! , 2017

« Le début de l’absence est comme la fin de la vie » écrivait Lope de Vega. L’absence, celle qui arrache le cœur et nous plonge dans une attente indéfinissable, une prison sans murs, c’est probablement ce que devait ressentir Setsuko le jour où Ayako, sa sœur, lui a volé son petit-ami. Oh, Lucy !, réalisé par la japonaise Atsuko Hirayanagi, a été présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes pour une sortie prévue le 31 janvier 2018.


Oh Lucy ! est le premier long-métrage de la réalisatrice, mais son court-métrage éponyme de fin d’études à la NYU Tisch School of the Arts Asia a remporté plus de 30 prix dans des festivals internationaux. Dans ce film, Setsuko, une femme déçue par la vie suit des cours d’anglais avec John, son professeur, mais il s’enfuit avec la nièce de celle-ci, Mika. Setsuko entraîne donc sa sœur dans à leur recherche à travers les Etats-Unis.

On dit que les yeux sont les fenêtres de l’âme, je pense qu’ils sont du moins un miroir sur nos sentiments et nos humeurs qui définissent notre état d’esprit. La première scène du film, dans le métro, brutalise le spectateur par son côté inattendu, mais aussi éphémère. Le regard des deux personnages est très marqué et c’est ce qui rapproche immédiatement le spectateur de Setsuko à ce moment-là, à ce mot, ce chuchotement : « Adieu ». Pourquoi pas de cet homme qui va se jeter sur les rails du métro ?
A cause d’une fatigue alerte mais profondément triste pour cet homme disparu sous les roues d’un métro qui ne semble jamais s’arrêter. Malheureusement pour elle, peut-être qu’au fond, à ce moment là, elle savait déjà qu’elle aussi prendrait ces yeux désespérés, ce teint blafard, écrasée par le poids de la vie. A la fin du film, celle-ci choisis de mettre fin à ces souffrances. L’ouverture fait référence à la fin du film : la boucle est bouclée. Une boucle morbide. Mais cela fait aussi comprendre au spectateur que le personnage est déprimé et que cet événement le trouble.

Le métro, utilisé pour la première fois lors du suicide, réapparaît lors de la scène où Setsuko s’excuse d’avoir humilié sa collègue pendant sa fête de départ. Le métro passe devant elle, la faisant disparaître, comme si elle était effacée, comme si elle n’avait jamais existée que dans l’esprit de Setsuko.

La folie rejoint la mort. On en vient à se demander en effet si le rire possédé de Setsuko fait d’elle une simple comploteuse ou une folle. C’est Mika qui ranime la flamme vengeresse de Setsuko avec sa manipulation pour pouvoir toucher l’argent des cours d’anglais auxquels elle participait et s’enfuir avec John, son amant. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase pour Setsuko. On peut d’ailleurs souligner l’absurdité du comportement de Mika dans la scène où elle demande à sa tante de participer aux cours à sa place, dans le salon de thé. Le spectateur peut y flairer une arnaque, mais toute personne saine d’esprit mettrait ça sur le compte de son jeune âge, de son insouciance.

Le déguisement et le faire-semblant sont des thèmes récurrents dans le film. Le titre du film, « Oh, Lucy ! » , fait référence à l’alter-égo de Setsuko. Lucy est l’identité qu’elle prenait lors des cours d’anglais de John. Elle prend une autre identité et se complait dans cet autre moi : une femme américaine aux cheveux blonds platine, maquillée. Pour elle, peut-être était-ce une femme parfaite ? Elle s’est sûrement rendue compte que cela lui permettait d’échapper à son travail, à sa sœur et à sa misérable nièce. Peut-être même à son passé. Mais ce n’est que son imagination et Setsuko portant une perruque.

Il ne faut pas oublier que le Japon porte encore les cicatrices de la Seconde Guerre Mondiale, et que dans une grande partie du monde les Etats-Unis sont considérés comme un pays de liberté, « the American Dream » (mais bien sûr tout n’est pas rose et parfait, sinon ce serait bien connu). Bien que cette situation soit entrain de changer avec Trump au pouvoir.

On ne peut parler des cours du chaleureux John sans parler du lieu et de ses propriétaires. Lorsque Setsuko entre dans l’établissement, une femme à l’allure provocatrice l’accueille, de la musique provenant de la salle d’à-côté. A ce moment-là, je crois qu’on s’attend à beaucoup de choses sauf à des cours d’anglais… Elle traverse un couloir sale et croise un homme relativement pressé, elle lui demande son chemin, toute innocente, celui-ci ne répondant pas. Cette séquence m’a sérieusement fait croire que Mika était une prostituée et que Setsuko se trouvait dans une maison close. La salle de classe est, il faut le dire, une vaste mise en scène ; pas seulement de l’équipe technique ça nous le savons, mais des personnages, chacun cachant ses secrets…

Le fait que la fête de départ de la collègue de Setsuko soit un bal costumé n’est pas un hasard : en effet, c’est Setsuko qui va livrer la raison pour laquelle tous se masquent. Elle livre la vérité, vérité douloureuse pour sa collègue qui se pense aimée mais qui est en réalité poussée vers la sortie. Traitée de folle comme le souligne Setsuko, elle-même victime des non-dits et des manipulations de sa propre nièce dont elle subie les conséquences ce soir-là. En effet, le départ de John avec Mika et l’arrivée de la remplaçante qui remet en cause ses méthodes bouleverse la quadragénaire dans le sens où elle sent qu’elle s’est encore fait avoir ; elle est en colère et déverse cette colère durant cette fête avec ces gens qu’elle ne supporte apparemment pas.

C’est de ces évènements et de l’arrivée de la carte postale que Setsuko décide de partir aux Etats-Unis à la recherche de Mika, voyage dans lequel elle embarquera sa sœur, qui est certainement la personne avec qui elle s’entend le moins au monde…

En effet, Setsuko et Ayako sont opposées de fait par leur situation familiale (Setsuko vit seule, Ayako est mère, celle-ci reprochera la solitude de sa sœur qu’elle assimile à de l’égoïsme). Dans une scène à l’aéroport, Setsuko se sert quelque chose à boire et Ayako lui demande pourquoi elle ne lui en a pas proposé, alors qu’elle n’en voulait pas au final, ce qui irrite sa sœur. Pur instinct maternel, ou volonté de revanche ? Sûrement des deux, car Ayako est clairement présentée comme une mère protectrice. Mais au moins elles partagent une chose, qui ne leur est pas bénéfique : leur agressivité l’une envers l’autre.

La façon dont les liens entre les personnages ont été construits est très intéressante, car le passé et le présent s’alignent selon un même schéma, l’un étant moteur de l’autre. Setsuko ayant subi le « vol » de son petit-ami par sa sœur, on se trouve dans la situation d’un triangle amoureux très douloureux pour Setsuko, car Ayako va l’épouser et avoir une fille, Mika. C’est pourquoi celle-ci, après s’être enfuie avec John, donne à sa tante une raison de plus et une opportunité de se venger. Setsuko tente donc de recréer cette situation de triangle amoureux qu’elle a subi et dont elle a tant souffert.

Faire souffrir Mika fera nécessairement souffrir sa mère, car une mère qui aime sa fille n’est jamais heureuse quand elle a mal. Mais Setsuko échoue, bien qu’elle ait blessée sa sœur par l’intermédiaire de Mika, car celle-ci est blessée physiquement. Ce n’est pas de son fait, mais elle sent que la culpabilité et les responsabilités la rattrapent.

De plus l’amour non réciproque qu’elle porte pour John la ronge et l’aveugle, car elle se revoie dans le passé. Il amplifie son désir de destruction de la vie de sa sœur, comme elle considère qu’elle a détruit la sienne en la mettant de côté, en l’isolant. Setsuko a besoin de trouver sa place, comme nous tous, dans ce monde cruel, et malgré tout ce qu’on pourra dire, sauvage.

La vengeance de Setsuko tient avant tout d’un changement d’identité. Elle veut remplacer Mika. Comment ? En réalisant la même chose que sa sœur. Elle va lui « voler » son John. Même si Mika a quitté John parce qu’il était marié, elle l’aime et qu’elle sache que sa tante ait eu une relation avec lui va quand même la blesser. Setsuko va commencer par le rendre dépendant d’elle, qu’il soit obligé de garder contact.

Le propriétaire qui demande le loyer à John ne semble pas être opposé à ce que ce soit Setsuko qui paye, le jeune homme n’en ayant pas les moyens. Une dette. Elle se pose comme sauveuse, prend le contrôle de la situation.

La voiture, quelque chose de totalement rejeté par Ayako dans le film et qui est sûrement lié au problèmes de pollution atmosphérique du Japon qui pousse les gens a bannir toute source polluante comme les voitures à essence. Cela marque un contraste avec les Etats-Unis, un des plus gros émetteurs de CO2 au monde, l’histoire et la culture ayant un grand rôle à jouer, d’où le fait que ce soit John qui apprenne à Mika la conduite. Setsuko se sert de ça pour entreprendre une relation avec John. Elle lui dit qu’elle aime l’odeur de l’essence –John lui fait remarquer que Mika aussi- et plus tard qu’elle aussi aimerait apprendre à conduire…

Après une scène de sexe dans la voiture, ce qui signifie que Setsuko a définitivement pris la place de Mika dans son environnement, elle décide de se faire tatouer « amour » en japonais, le tatouage de Mika et John et qui fera comprendre à celle-ci qu’il la trompée, mais surtout, la portée des mots de sa tante : on ne peut pas faire confiance aux hommes. Plus qu’un moyen de se venger, ce tatouage est aussi un moyen pour Setsuko de faire comprendre à John qu’elle l’aime, celui-ci la repoussant, se rendant compte qu’il est allé trop loin. Le conte de fée, si je puis dire, ne peut se provoquer.

Cette vengeance lui permet de sortir de l’ombre, d’attirer l’attention de sa sœur qui l’a mise de côté pendant si longtemps parce qu’elle ne voulait pas se confronter à la colère de sa sœur, qu’elle ne pouvait raisonner. Les deux se pensaient légitimes, mais une seule a vécue dans l’absence constante, dans l’attente d’un amour qui ne venait jamais. La dernière phrase d’Ayako souligne le fait que la vengeance de Setsuko ressemble à ses yeux plus à un caprice de petite fille qu’à un raisonnement d’adulte : « tu l’as ton John. ». Faux espoir pour Setsuko, nageant dans un amour à sens unique, fruit des cicatrices du passé.

Oh Lucy ! est le meilleur film que j’ai vu à Cannes. Fascinant, audacieux : l’inventivité d’Atsuko Hirayanagi est mise au service des personnages et de l’intrigue permettant la création d’une œuvre originale et percutante. J’attends avec plaisir et attention un second long-métrage !

ML

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