Cold War, 2018

LA DYNAMIQUE DES FLUIDES

C’est l’histoire d’un amour qui semble à priori impossible. Lui, désire plus que des chants à la gloire de Staline, il désire l’ouest. Elle, c’est sa peur de l’étranger, ou plutôt de la solitude, qui ajoute des briques à leur mur. Film dédié à ses parents, Pawel Pawlikowski réalise ici un film sur l’isolement culturel qui touche les exilés de la guerre froide. Lui même ayant quitté la Pologne avec sa mère à l’adolescence, il a sûrement dû faire face à cette nécessité d’adaptation pour survivre mentalement à l’exil.

Qui sont ces gens, au fond on ne sait pas ? Ce que nous voyons, c’est leur nature d’être humain. Car, si il y a bien une manière dont on peut qualifier ce point de vue sur les personnages, c’est d’humain. À la manière d’un documentariste Pawlikowski observe ses personnages dans leur état naturel, leur milieu de vie qu’il connaît bien. Déjà, à ses débuts, il tournait des documentaires sur les pays de l’Est pour la BBC, il n’est donc pas anormal de le voir l’intégrer à son style.

Si un aspect documentaire se dégage de son film, il semble en revanche extrêmement prévu, contrôlé. De fines et délicates répétitions sont semées du début à la fin, pour nous mettre dans le bain émotionnel de Wiktor et Zula. Le Cœur, chanson au « cœur » du film, est à chaque fois chantée par Zula et à chaque fois la femme est filmée en gros plan centré. Mais l’atmosphère du plan change. Elle est heureuse, amoureuse à Varsovie ; puis elle est triste et comprend vraiment ce que signifient les paroles de la chanson en Yougoslavie. Une version jazz de cette chanson laisse le public sans voix à son arrivée à Paris. Un moyen de dire « je t’aime » sans vraiment le dire. L’église, qui semble au début du film sans importance – le spectateur se demande même pourquoi on accorde tant de temps à ce bâtiment en ruines. Fin du film : Wiktor et Zula se marient dans cette même église. Elle prononce une phrase qui annonce clairement au spectateur que c’est la fin : « maintenant, je suis à toi ». Plus de raisons de continuer le film. Maintenant, tout va bien, plus de problèmes. Mais pendant que ce couple se trouve encore face au problème de la séparation est-ouest, le réalisateur met en valeur une dynamique des fluides, du mouvement, en représentant le transport. Des bus, des trains. Des trains qui enferment, des bus qui rassemblent.

Un contraste permanent. C’est peut-être ce qui lie ce film comme un tout, comme une entité. La lumière et l’ombre, la femme et l’homme, une analogie que la mise en scène conduit jusqu’à la fin. Elle, seule sur la scène, lui seul dans le fond, les doigts caressant le piano, ils font face à la masse. À ce public qui les observe. La paysannerie polonaise met en scène son folklore devant le monde, l’intelligentsia en costumes et cravates, en robes étincelantes. Une société sans classes où demeure pourtant l’élite et la pauvreté. Le noir et blanc lui-même souligne cette esthétique des contrastes, dans les plaines enneigées lumineuses, et les étés à l’ombre d’un arbre. Le clair obscur d’une entrée lumineuse dans une pièce si sombre. De quoi enflammer un regard.
« Tu es sauvé, maintenant sauves-moi s’il te plaît ». C’est ce que dit à mon avis ces paroles de Zula, à deux moments du film : pendant la visite de Wiktor en prison (elle veut le sauver) et une fois Wiktor sauvé (c’est à lui de la sortir de ce mariage et de cette famille qu’elle ne reconnaît pas). Sol ou mur ? Si le lavabo n’était pas cadré dans le plan, on ne pourrait pas savoir. Ils sont comme enfermés dans un cube, tout les deux, ensemble.
Un jeu de regards s’installe dès le premier plan. Il annonce que c’est à ces personnes, à ces paysans, à leurs chansons que l’on va s’intéresser. On les voit eux, les yeux dans les yeux, face caméra. Cette configuration des « yeux dans les yeux » de retrouve dans un plan du film, entre deux personnages et non avec le spectateur : Zula et Wiktor, nus sur le lit, se regardent, alors que leur visages sont presque collés l’un contre l’autre. La mise en scène nous montre tantôt le point de vue du voyeur, de la coulisse tantôt celui de l’homme passionné. Indirect, il offre une vision sur les filles, le chef d’orchestre (Wiktor) et le public, de quelqu’un d’exigeant, de pointilleux et d’attentif. Confirmé par les questions posées par le directeur financier à Zula à propos des rapports de Wiktor avec l’Ouest. Mais le regard direct, celui qui dévore, c’est celui de Wiktor. Toujours en retrait, toujours les yeux pour elle, admirant son talent, mais à l’évidence, devant souffrir d’une peur de l’abandon, d’être rejeté par les autres. D’où sa violence envers elle et lui-même, mêlée d’un amour inconditionnel.
Ils sont profondément seuls, ces personnages. Seuls à l’image, ils se parlent à eux-même dans des miroirs multiples. Ils sont seuls sur scène, face à tout ces gens qui attendent d’eux tellement plus. Tellement plus que ce qu’ils sont. Ils sont seuls dans la vie, dans l’exil. Ils ne se comprennent pas. Isolés. Alors la seule chose qui reste à faire c’est de retourner dans le seul pays que l’on puisse comprendre. Vaut-il mieux errer sans rien entendre ni rien dire ou errer en comprenant les autres et le monde qui nous entoure ? Personne, au fond n’entend leur message, leur cri de détresse. Ils se cherchent, sans se trouver. Alors ils plongent dans l’eau, et ils coulent, la tête rasant la surface. Car respirer c’est tout ce qu’on cherche.

La musique, élément essentiel de ce film commence dès les premières secondes, brutalement mais logiquement par des raccords sonores. Une chanson commencée est poursuivie par quelqu’un d’autre que l’on continue d’entendre dans un appareil d’enregistrement… et qui se finit dans la bouche d’une petite fille. Pawlikowski choisi d’alterner entre moments calmes, presque silencieux, et moments musicaux, internes au film. La musique elle-même structure la narration en acte, en parties, sur le découpage spatio-temporel. Il n’aurait pas eu besoin de dire que l’on est passé à l’Ouest, car à peine le gros plan sur le batteur de jazz fait, et la musique commencée, on le savait. Le jazz étant d’origine afro-américaine, c’est plus quelque chose que l’on assimile aux Etats-Unis, au Royaume-Uni. Le fait est que cela se passe à Paris. Peut-être parce que le réalisateur a vécu longtemps là-bas…

Personne ne la jamais regardé, Wiktor, le pianiste. À part une fois. Elle est rentrée en Pologne. Il ne peut pas y retourner à part en passant par la case prison. Alors il joue. Et pleurs. De toute ses forces : alors tout le monde le regarde.

ML

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *