Monday, July 25, 2016

La Femme Gelée

la-femme-gelee.jpeg

Un vent glacé nous fouette le visage. Il nous gèle, et rien ne pourra nous libérer de son emprise. On se bat, on se dé-bat, on fait comme on peut: La Femme Gelée, un roman autobiographique, dans lequel Annie Ernaux met en évidence l’inégalité homme-femme en parlant de son mariage, d’une écriture crue qui lui est caractéristique. En effet, celle-ci nous présente un point de vue de la société des années 40 jusqu’à la période de son professorat dans un lycée annécien. Auteure primée, elle est connue pour une œuvre influencée par la sociologie avec notamment La Place (1984) Prix Renaudot et Les Années (2008) qui a reçu plusieurs prix comme le Prix Marguerite Duras.

Annie Ernaux nous décrit sa vie avec ses parents gérants d’un café-épicerie, univers agité, mais qui sera son ouverture sur le monde : des femmes faisant leurs courses, des clients qui bavardent… On lui reprochera souvent après son départ, notamment son mari lors de leurs disputes, d’avoir une famille anormale, et que jamais il ne fera comme son père, à savoir la cuisine, la vaisselle… L’auteure nous décrit bien le travail de chacun dans le café, mais aussi au sein du couple. Son père, lui, « sert au café et à l’alimentation, il fait la vaisselle, la cuisine, les épluchages. Lui et [sa] mère vivent ensemble dans le même mouvement » quand à elle, « c’est elle qui reçoit les représentants, vérifie les factures et calcule les impôts ». A. Ernaux grandit dans cet univers à part, en décalage avec le monde extérieur, et qui lui vaudra quelques trébuchements, surprises et autres interrogations de jeune fille en pleine évolution. Je pourrais évoquer sa prise d’indépendance lorsqu’elle décide d’étudier à Rouen : le choc est terrible, elle remet en cause sa propre identité, se comparant aux autres filles de sa classe, plus riches, plus ambitieuses…

Petite fille, adolescente, elle fait face aux clichés, préjugés des hommes sur la culture littéraire ; lire des romans, une activité assimilée à la féminité, pour leur capacité à faire rêver, à plonger le/la lecteur/trice dans un monde utopique, ou tout simplement réaliste et où le fait d’être spectateur et non victime nous fait nous sentir plus vivant. A neuf ans et demi, l’auteure raconte qu’elle lisait beaucoup : elle évoque ici – avec une référence à Madame Bovary de Flaubert ; métaphore intéressante de part la personnalité du personnage de Mme Bovary : en effet, c’est une femme qui, déçue par la réalité de sa vie, se complaît dans le rêve- ce préjugé masculin, ajoutant « c’est prouvé », comme si les femmes étaient physiologiquement plus apte à rêver, à lire des romans…

« Bovaries de quartier, bonnes femmes aux yeux fermés sur des rêves à la con, toutes les femmes ont le cerveau romanesque, c’est prouvé, qu’est-ce qu’ils ont tous, cette hargne, même mon père, et lui, quand il me verra le soir assise sans rien faire, qu’est-ce que tu fous, à rêver à trois fois rien ? »

Annie Ernaux évoque avec habileté la séparation entre l’homme et la femme, pourtant deux êtres semblables, humains. C’est ainsi qu’elle parle librement du mariage, du rapport à la sexualité qu’elle avait en tant que jeune fille, thème qu’elle reprend dans Passion Simple et Se perdre. Sa rencontre avec Brigitte, cette fille que rien n’effraie, mais qui n’est en fait extérieurement qu’une fille parmi tant d’autres, vivant pour se marier ; cette rencontre innocente va la mener à une image pesante du mariage, comme après la lecture d’Une Vie de Maupassant, prenant en pitié le mari de celle-ci, cessant de voir en ses yeux la jeune fille libre, voyant la femme béate, à son grand désespoir.

Plus tard, lorsque les années ont passées et que le soir se montre, se pose le problème de la répartition des tâches. Il rentre du travail, s’étend sur le canapé. Elle fait la cuisine, s’occupe de l’enfant. Muette ; protestant parfois -celle-ci a été élevée dans une ambiance de partage et de réussites égales pour les deux sexes, dénoncée par son mari-, elle se doit de mettre ses études entre parenthèses et de réduire ses rêves de « prof disponible » à ceux de « femme mariée mère de famille », courant du lycée au supermarché, du supermarché à la maison. Tant de choses à faire, et lui qui ne bouge pas ; auparavant déterminée, elle a perdu le goût des études, plongée dans une vie harassante sous les poids de la routine, et pleine de solitude :

« J’ai terminé avec peine et sans goût un mémoire sur le surréalisme que j’avais choisi l’année d’avant avec enthousiasme. […]Mes buts se perdent dans un flou étrange. Moins de volonté. »

Installée à Annecy, cette ville qu ’elle a finit par détester pour avoir tant marqué la différence à l’intérieur de leur couple ; lui, avançant dans la vie sans trop faire attention à sa femme, tandis que elle, elle s’est « enlisée » , abandonnant ses chances de « faire carrière »… En effet, on constate un abandon de la jeune femme, comme si elle avait cessé de se croire à la hauteur, mais qu’au fond, continuer à vivre était sa façon de se battre. Simone de Beauvoir exprime ici dans un extrait du Deuxième Sexe le « privilège » que possède l’homme -à l’époque et aujourd’hui encore, car la parité homme/femme n’est pas totale- en ce qui concerne son avenir professionnel :

« Le privilège que l’homme détient et qui se fait sentir dès son enfance c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle »

Lorsque j’ai lu La Femme Gelée, je l’ai trouvé sombre, car au fond, la société aujourd’hui a évolué, la situation de la femme n’est pas la même que dans les années 50-60… Mais le portrait que fait Annie Ernaux reste extrêmement réaliste, car il ne faut pas oublier qu’il y a toujours des femmes dans ce cas-là, malgré l’évolution des mentalités sur l’indépendance financière, l’accès aux études… La culture et la situation géographique (les lois en vigueurs varient selon les pays) jouent un rôle important dans les droits/les libertés accordé(e)s aux femmes.

ML