Sunday, October 2, 2016

La Volonté et la Fortune

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Castor et Pollux. Abel et Caïn. Deux exemples types de liens humains forts qu’ils soient en amitié ou en conflits. La Volonté et la Fortune est une évolution de rapports humains visant à mettre en évidence des faits: dans ce cas précis on parle de la gouvernance mexicaine. Publié à caractère posthume en 2012 à la mort de son auteur Carlos Fuentès, il signe un chef d’oeuvre portant l’essence de ses convictions.

Josué et Jéricho. Il y a tellement à dire. Trahisons, batailles, et réflexions philosophiques minent cette amitié dans l’effervescence des pouvoirs mexicains.. L’un recherche sans cesse à savoir ce que pense les autres, lui-même ; qui peut-il bien être par rapport sa pensée propre ? Une réflexion sur soi-même et la pensée ; le jeune Josué Nadal se pose sans cesse des questions. En effet, il dit écrire ce livre pour faire savoir comment se sont passés les faits de son points de vue à lui –sa tête coupée, la millième depuis le début de l’année au Mexique-, et aussi pour laisser une trace. Est-ce que Jéricho en écrit un lui aussi ? Toujours question de savoir, ce qui n’est pas le cas de Jéricho, qui cherche avidement le pouvoir –avidement dans le sens où c’est un besoin et non un désir. Dans son coup d’État raté, on peut voir une tentative de Jéricho de faire bonne figure face à leur père, de réussir dans la vie et de lui faire honneur, de ne pas le décevoir. Durant leur adolescence, celui-ci entraînera son ami, son frère, un peu partout, lui montrant la vie telle qu’il n’avait jamais pu la voir ni la vivre sous le regard de sa froide geôlière Maria Egipciaca. Ils lient tout deux un pacte qu’ils veulent éternel, Josué acceptant de fait cette fraternelle domination, cette assurance qui guide leur vie et qu’il a pleinement acceptée. Mais ce lien qui les unis se brisera dans l’insatiable quête de pouvoir de Jéricho. L’absence de Jéricho permet à Josué d’évoluer, de rencontrer des personnes qu’il n’aurait pas eu l’occasion de croiser ensemble –essentiellement des femmes, les deux garçons étaient très unis et faisaient barrage à toute forme de frivolité-, comme Lucha Zapata (son ange gardien), Asùnta Jordan (son ange de la mort), ou Miguel Aparecido (rencontré lors de sa visite dans la prison de San Juan de Aragòn).

Josué a vécu isolé toute son enfance, avec pour seule présence Maria Egipciaca, une femme méprisante, ne lui apportant ni amour, ni aucun réconfort. Juste le minimum. Après tout elle n’était qu’une employée. Mais de qui ? Et qui était-il au fait ? Était-ce son vrai nom ? Elle a toujours refusé de répondre à ses questions. C’est de là qu’est né le désir effréné de savoirs de Josué, au milieu du vide affectif qui créa chez lui une quête désespérée de « l’ange gardien », comme le lui annonce Ézéchiel une fois arrivé au Ciel. Âme modeste mais volontaire, il se voue à la reconstruction de sa famille, cherchant à faire expier les fautes de son frère Jéricho pour unir une fratrie trop longtemps séparée.

Carlos Fuentès, à travers le regard de Josué, développe la thèse de Machiavel dans le contexte politique mexicain. En effet, Le licenciado Sanginès qui dirige la thèse de Josué, lui impose la thématique de « Machiavel et la création de l’État ». Tout le long du livre, Fuentès oppose les deux types de pouvoirs : le pouvoir des entreprises privés de Monroe et de l’État incarné par le President Carrera. Dans un conflit permanent, ils devront faire alliance contre la menace du coup d’État monté par Jéricho. Malgré la soumission infligée par sa défunte mère, Monroe est un homme imposant, se pensant plus respectable que le President. A côté, celui-ci s’incline plus par peur que par respect. Le président tel qu’il est décrit est un homme influençable et corrompu. Jéricho se sert de cette influençabilité pour préparer son mouvement de foule. Carrera lui demande de distraire le peuple avec des jeux, des fêtes sans pain (référence à « du pain et des jeux », ou « panem et circenses », une expression latine utilisée dans la Rome Antique pour qualifier les distributions de pain par les Empereurs lors des jeux pour obtenir la sympathie de la plèbe) et de le tenir au courant des nouvelles, tandis que lui l’illusionne de coupures de journaux et rassemble des jeunes à des enterrements, des barbecues, collaborant avec des criminels tel la meurtrière de la mère d’un de ses amis, Sara Pérez.
Miguel Aparecido est un personnage-clé du livre. Enfermé en prison par Max Monroe –son père- alors qu’il tentait de le tuer pour se venger de l’avoir abandonné, il décide d’y rester jusqu’à sa mort quoi qu’il en coûte car il sait que si il sort il le tuera. Selon lui, on est plus libre dans aucun endroit au monde ; il suffit de se créer son univers. Détenteur de la vérité, il est le ticket de Josué vers l’éclaircissement de toute une vie.
L’Ancienne Conception, « Conchita », la mère dominatrice et tyrannique qui à la mainmise sur ce livre et sur ses personnages, illustre à la perfection l’ascension des familles d’officiers dans la société après la révolution. Elle le raconte avec un ton particulièrement sarcastique qui caractérise le personnage. Elle déplore cependant que son fils, Max Monroe, dirigeant de la plus grande entreprise de communication dans le pays, n’aie pas atteint son idéal du fils prodigue: son humanité l’a perdu. Car après tout, tomber amoureux, avoir des enfants, n’est-ce pas humain ? L’Ancienne Conception ne semblait pas le prendre en compte dans ses calculs.

La Volonté et la Fortune, est un livre passionnant, qui est simple à lire et parsemé de réflexions philosophiques très intéressantes !
J’aimerai terminer sur un dialogue entre Sanguinès et Josué dans lequel Sanguinès décrit la situation de l’État mexicain :

Aujourd’hui, Josué, le grand drame du Mexique c’est que le crime a remplacé l’État, l’État démantelé par la démocratie cède aujourd’hui le pouvoir au crime sous l’égide de la démocratie.